23 juillet 2019 - Syndicat des chargées et chargés de cours de l’UQAM
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Monde syndical

La grève des femmes de Suisse expliquée au reste du monde

Surprise: la Suisse, ce pays si prospère où règne la paix sociale et qui a adopté depuis longtemps le terme de «cheffe», va connaître une grève de ses femmes historique ce vendredi. Explications

La moitié du pays tremble d’excitation, l’autre la regarde parfois avec sympathie, plus souvent avec incompréhension, voire la condamne. Plusieurs collectifs, relayés par les faîtières syndicales – pardon, les «centrales» syndicales –, ont lancé des appels à cesser le travail et à défiler vendredi. Pourquoi? Le point.

Une si longue marche

La Suisse n’a jamais brillé en matière de droits des femmes. Les hommes ont dit oui au vote et à l’éligibilité des femmes en 1971 seulement (et encore, le non l’a emporté dans huit cantons). L’égalité est inscrite dans la Constitution fédérale depuis 1981.

Mais en 1991, la situation des femmes n’ayant pas beaucoup changé, et profitant d’un environnement porteur (700e anniversaire de la création de la Suisse, 20 ans de droit de vote et 10 ans d’égalité théorique), quelques poignées de femmes lancent la première grève féministe de l’histoire du pays. Un immense succès, inattendu: l’événement est organisé «à la suisse», de façon décentralisée, et il a fallu attendre le soir du 14 juin 1991 pour découvrir que 500 000 femmes (pour 4 millions d’habitants) vêtues de fuchsia avaient quitté leur place de travail, étaient descendues dans la rue, ou avaient fait du bruit aux fenêtres. Une immense fête fraternelle (tiens, il n’y a pas d’équivalent pour les femmes), que les grévistes de 2019 veulent réitérer – une grève comme l’ont faite les Belges le 8 mars.

Pourquoi?

Le mot d’ordre cette année: l’égalité, enfin. Qui passe par plus de temps, plus d’argent et le respect. #MeToo est passé par là, ainsi que des paquets de statistiques accusatrices – selon le World Economic Forum (le «Forum de Davos», cher-e ami-e français-e), la Suisse n’est que 20e en matière d’égalité des genres (la France est 12e, le podium de tête étant occupé par l’Islande, la Norvège et la Suède). Quelques chiffres?

Pas d’égalité salariale et financière

– L’écart entre les salaires médians des hommes et des femmes était de 12% en 2018, et surtout: 40% de cet écart ne se justifie ni par l’expérience, ni par la formation, ni par le type de poste, ni par la position hiérarchique. C’est pire pour les postes à hautes responsabilités: à situation équivalente, les femmes gagnent 8861 francs brut, contre 10 878 francs pour leurs collègues masculins. Soit une différence de 18,5%.

– Le travail gratuit (le ménage, les soins aux enfants ou aux personnes âgées) représentait 40 milliards de francs en 2016, dont 24 milliards provenant des femmes. La «charge mentale» est très majoritairement féminine.

– Enfin, les inégalités entre les sexes sont encore accentuées à la retraite, car de très nombreuses femmes n’ont pas travaillé ou disposaient d’un salaire à temps partiel (bien plus répandu qu’en France). Ainsi, les Suissesses se partageaient trois fois moins de rentes vieillesse que les Suisses en 2017 (en 1994, c’était six fois moins). La faute, en amont, à l’absence de structures d’accueil pour les tout-petits, qui pousse beaucoup de femmes, moins payées que les hommes, à réduire leur temps de travail voire à quitter leur emploi pour élever leurs enfants. Leurs droits sont donc réduits.

Pas d’égalité de représentation ni de respect

– En politique, la participation des femmes plafonne à 28,9% en 2019 (elle était de 14,6% en 1991). Dans le secteur économique, la part des femmes parmi les dirigeants atteint à peine 36% (29% en 1996).

– Au chapitre du respect, enfin, les femmes dénoncent les remarques sexistes, le harcèlement sexuel, les violences domestiques et sexuelles dont est victime une femme sur cinq en Suisse, selon Amnesty International – et une femme meurt sous les coups de son (ex)compagnon ou conjoint toutes les deux semaines. Plusieurs affaires de harcèlement ont secoué récemment la scène politique suisse.

D’ailleurs: saviez-vous que la définition juridique du viol en Suisse ne concerne que la pénétration d’un vagin par un pénis? Que l’avortement n’a été dépénalisé qu’en 2002? Qu’une femme sur sept perd son travail à son retour de congé maternité? Que les hommes n’ont droit qu’à un seul jour de congé paternité, et que le Conseil fédéral (le gouvernement) a renvoyé pour la énième fois le sujet aux oubliettes il y a à peine trois semaines?

Une grève à la mode suisse

Pour toutes ces raisons, les femmes seront dans la rue vendredi pour exiger l’application réelle de leur égalité. Mais il ne s’agit pas d’une grève au sens français du terme, l’organisation est tout autre. D’abord, quelques entités publiques ou entreprises font acte de volontarisme en payant un jour d’absence à leurs salariées – comme la Ville de Genève. A l’autre bout du spectre, des femmes ne pourront pas du tout s’absenter, leurs employeurs l’ayant sèchement refusé – dont les ouvrières de la vallée de Joux, à l’origine de la grève de 1991, cynisme de l’histoire. Dans l’immense majorité des cas, les femmes sont en fait simplement autorisées par leur entreprise à prendre une journée voire une demi-journée de congé vendredi, qui leur sera décomptée ou qu’elles devront compenser – ce que pratique par exemple le canton de Genève (ne pas confondre avec la Ville!). La «grève» est plutôt ce mot en forme de chiffon rouge qui espère faire bouger les lignes.

Signe de cette organisation ouverte: elle est «grève des femmes» pour les unes, «grève féministe» pour les autres. Et toutes les manifestantes ne sont d’ailleurs pas très informées, de loin, du manifeste en 19 points déposé par les organisatrices, ni des revendications déposées par l’Union syndicale suisse.

Vendredi, on assistera donc à des pique-niques géants, des concerts, des distributions de badges, des bals, des opérations encore secrètes: l’organisation est décentralisée et, à Lausanne, Neuchâtel, Genève comme à Zurich, Bâle ou Berne, des collectifs organisent leurs propres événements toute la journée. A 15h23, les femmes qui seront encore au travail sont appelées à quitter leur poste – c’est l’heure à partir de laquelle elles cessent mathématiquement d’être payées par rapport à leurs collègues masculins.

Et les hommes dans tout ça?

Ils sont officiellement appelés à montrer leur soutien en facilitant la participation des femmes à la journée. Quelques débats houleux ont concerné leur participation directe aux manifestations, ils devraient se tenir en retrait.

Une grève soutenue dans le pays

Près des deux tiers de la population suisse, soit 63,5%, soutiennent la grève des femmes du 14 juin, concluait un sondage Tamedia publié la semaine dernière. Les femmes sont 70% à soutenir la mobilisation; les hommes, eux, se disent à 57% «pour» ou «plutôt pour». Un million de femmes pourraient participer au mouvement vendredi: la Suisse sera mauve et fuchsia. C’est pour cette raison que l’UPS, le patronat suisse, pour qui cette «grève» est illicite, devrait néanmoins fermer les yeux.

Selon quelques esprits chagrins, l’unanimité est devenue de l’unanimisme bien-pensant, et cette grève est trop intégrée et organisée pour ne pas être suspecte. Pas de quoi gâcher le plaisir des autres, pour qui ce vendredi sera avant tout une grande fête joyeuse, un message géant adressé au pays, probablement l’événement politique de l’année, en attendant les élections générales cet automne.

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